Voyage sur le fil du Mont Viso

Voyage sur le fil du Mont Viso
Visolotto et Viso depuis la Punta Gastaldi

Les Alpes regorgent de joyaux sauvages et authentiques, de petits paradis pour les yeux et les sens. Traverser tous les étages alpins est un voyage en soi ; partir du fond de la vallée, s’élever dans des forêts variées aux odeurs résineuses, dans des alpages parfumés par les rhododendrons, croiser un bouquetin, entendre des marmottes, se rafraichir les pieds dans un lac glacé et limpide, user ses mains sur du rocher chauffé au soleil ; passer la nuit sous les étoiles, revenir à l’essentiel, ralentir le temps… Chacun peut y trouver sa propre aventure.

En cette période particulière, génératrice de stress et de doutes, j’ai envie d’en partager une avec vous. Retour en arrière sur un voyage aérien franco-italien, sur un des sommets mythiques des Alpes, belle pyramide isolée du Piémont Italien, à l’est du Queyras, visible du Mont Rose à la Méditerranée :

Il MONTE VISO!

Ce sommet nommée par les Romains « visulus pinifer » ( « la montagne que l’on voit de partout ») ou encore le géant Cottien surplombe la plaine du Pô de ses 3841m.

 

Nous sommes le 5 octobre 2017, il est exactement 4h37 et nous quittons ma voiture et son lit douillet au Pian del Rey, chargées pour 2 jours de voyage et d’escalade sur la Cresta Berhault.
La montée nocturne jusqu’au Col de la Traversette permet à mon cerveau de tourner en roue libre et naturellement je repense à l’origine de cette envie de Viso…

 

Ce sommet je le vois l’hiver depuis mes sommets de Maurienne. Cette Cresta Berhault  je la rêve depuis mes 15 ans et ma lecture du livre « Encordé mais libre » de Patrick Berhault. Ce célèbre alpiniste (décédé en 2004 au Täschhorn) a effectué une traversée des Alpes par des voies esthétiques sur les sommets emblématiques de chaque massif, entre 2000 et 2001. Cette arrête du Viso que nous nous apprêtons à visiter a été parcourue pour la première fois en 1965, en cinq jours, par deux guides de haute montagne italiens. Patrick Berhault l’a effectuée seul en janvier, en deux jours, dans des conditions hivernales dignes de la Patagonie!  C’est tout naturellement après sa performance en solitaire qu’elle a été rebaptisée en son hommage.

 

 

 

 

6h50, nous arrivons au Col de la Traversette, à 2947m, début de notre traversée! Le jour se lève alors que nous grimpons sur le premier sommet, la Punta Marta (3152m). Pour le moment rien de difficile, marche rocailleuse. Le soleil nous accueille pour l’ascension de l’Aiguille Bleue (3126m). Nous y faisons les premiers pas d’escalade de notre longue traversée!

Une fois au sommet, nous repartons sur un terrain moins raide et plus large jusqu’à la Punta Venezia (3096m). L’euphorie est là, nous sommes dans notre élément perchées sur ce fil d’arête rocheuse facile mais demandant un bon pied montagnard. La vue s’étend au delà de la plaine du Pô, et la météo nous laisse voir une grande partie de l’Arc Alpin, du massif du Mont Rose à celui des Ecrins, repérables par leur glaciers récemment saupoudrés de neige.

 

 

 

 

Nous jetons un œil dans le petit bivouac en contrebas de la Punta Venezia, et rejoignons le col du doux nom de « col du couloir du porc ». Un chemin alpin rejoint le tout petit refuge Giacoletti, 200m plus bas. Il peut servir d’étape dans la Cresta Berhault. Quelques pas d’escalade faciles nous mènent au sommet de la Punta Udine (3022m), et une désescalade herbeuse nous dépose à la Brèche des Anges. Nous nous accordons une pause thé-gâteaux, posons une épaisseur et attaquons les choses sérieuses. A partir d’ici l’arrête est plus technique, place à l’escalade!

La Cresta Gagliardone présente de nombreux gendarmes rocheux à grimper, désescalader, contourner… Un régal pour les deux étagnes que nous sommes! Elle nous amène à la Punta Roma, à 3069m. Puis la belle arrête du Colonel, plus aérienne et plus grimpante, nous amène au sommet de la Punta Gastaldi (3210m). La fatigue commence à se faire sentir dans les jambes, pause sandwich méritée! Petit coup d’œil en arrière sur les sommets déjà parcourus, le col Traversette paraît loin!

 

 

A 15h nous sommes au Passo Due Dita, col 100% italien séparant la première partie de l’arrête des deux gros sommets : le Visolotto et son grand frère le Viso! (Nous en profitons pour repérer la descente possible sur le refuge Vallente, 30 min en contrebas. Il faut toujours tenir compte des échappatoires possibles sur ces courses loin du monde!)

Les journées d’octobre ont raccourci, mais il est encore tôt, alors nous continuons. Nous avions espérer bivouaquer au Col Cadreghe, et nous y arriverons!

La traversée du Visolotto est une vrai course d’escalade rocheuse de haute montagne : 350m, cotée AD+  ; tout en restant méfiantes sur la qualité du rocher, nous nous régalons! Mathilde étant plus en forme que mes jambes fatiguées, elle mène l’escalade jusqu’au sommet afin d’arriver au bivouac avant la nuit.

16H45, 3348m, nous sommes au sommet du Visolotto, mais nous n’y trainons pas! Une descente technique nous attend et nous ne tenons pas à la faire de nuit!

 

 

C’est chose faite, nous arrivons au vaste Col Cadreghe 1h30 plus tard, avant la nuit! Mathilde va chercher de la neige à faire fondre pendant que je prépare notre bivouac : terrassement et montage d’un mur pare-vent.

La soupe et les pâtes sont vites avalées, une tisane et au lit! Le vent s’est levé et la température a bien chuté.

Les rafales violents de la nuit ne nous laissent pas vraiment plonger dans un profond sommeil, et font naitre quelques doutes sur la possibilité de grimper demain… mais le ciel est clair, les étoiles nombreuses et le duvet douillet, on verra demain!

 

7h, réveil, le vent a baissé. Vu le froid on ne traine pas au petit déjeuner, on décolle vite pour se réchauffer!

L’ascension du Viso commence facilement par un pierrier donnant accès à un couloir un peu instable. Puis le rocher devient plus compact et plus raide, sur de grandes « dalles moutonnées », lustrées et arrondies par les mouvements d’un ancien glacier. Nous arrivons au pied du fameux « dièdre exposé » (comprendre « difficilement protégeable »), difficulté principale de la voie. Le fond étant en glace, l’escalade se fait crampons aux pieds dans ce dièdre en escalade mixte (rocher sec et glace), qui finalement n’est pas si exposé que prévu. Nous rejoignons une grande écharpe de neige, qui nous permet d’avancer rapidement. Les deux tiers de la voie sont derrière nous, le sommet se rapproche!

Nous quittons ensuit les crampons pour suivre l’arrête sommitale, en escalade rocheuse facile et évidente. L’escalade se raidit sous le sommet, au passage de la Cloche.

11H30, Le soleil nous accueille enfin au sommet du Viso, 3841m!

 

Nous y trainons une bonne heure, le temps de se réchauffer et de profiter du paysage limpide! Une cordée arrive par la voie normale, nous discutons un moment avec eux, c’est toujours étrange de retrouver la civilisation après une belle course!

Puis en avant pour la vallée! La descente du Viso est entièrement rocheuse, sans pour autant être difficile. La désescalade est facile mais sur du rocher patiné, lustré par les milliers de passage de la voie normale. Nous restons donc concentrées, pas question de se relâcher et de se faire mal!

Petite visite du bivouac Andreotti à 3225m et poursuite de la descente. Nous dévalons une bonne centaine de mètre en glissant dans le pierrier (ou plutôt en « skiant » dans le pierrier! Activité fort ludique mais qui remplit les chaussure de petits cailloux inconfortables…). Puis une sente se profile, descendant sur les magnifiques lacs perchés de Forciolline.

 

Néanmoins ce n’est pas notre destination, la notre remonte au Passo Sagnetto, d’où un sentier câblé nous permet de rejoindre le Grande Lago di Viso, et le refuge Quintino Sella, pile à l’heure du gouter! Nos yeux se promènent sur la longue arrête Est du Viso, belle escalade classique pour rejoindre le sommet!

Puis nous laissons nos jambes nous porter sur le GR du tour du Viso, plus besoin d’être concentrées sur nos pieds, nos yeux peuvent se promener sur le voyage que nous venons de faire et sur les projets à venir !